Les impérialistes serbes et russes, principaux responsables du déclenchement de la première guerre mondiale

Les véritables causes de la première guerre mondiale

Le traité de Versailles (1919) est fondé un énorme mensonge historique

L’article 231

klara_PolzlPhysiquement, Hitler est né de Klara Polzl, le 20 avril 1889 à Braunau-sur-Inn (Autriche), Vorstadt 219. Mais tout cela ne nous intéresse pas.
Rappelons d’ailleurs qu’Adolf Hitler a une parenté très embrouillée : son père, Aloïs Schicklgruber, avait pris le nom d’Hitler en 1877, dans sa quarantième année, lors d’une légitimation aussi tardive que suspecte et contraire à la loi[1]. Quant à sa mère, elle était – légalement au moins – la nièce d’Aloïs, elle avait été sa servante et sa maîtresse et s’était retrouvée enceinte alors que la seconde épouse du géniteur était encore en vie..

Ce qui nous intéresse, c’est Adolf Hitler en tant qu’homme politique. Celui-ci est né le 28 juin 1919 en France, à Versailles, lors de la signature du fameux traité qui consacrait la défaite de l’Allemagne et dont l’un des auteurs principaux était le germanophobe André Tardieu[2].
Mais dire cela n’est pas suffisant, car certains seront alors tentés de voir dans Hitler une créature de l’esprit « revanchard » : « les Allemands, diront-ils, n’avaient pas accepté leur défaite, ils se sont donc choisis un homme qui allait leur permettre de “se revancher” ».

Quand on rappelle qu’Hitler est venu au monde à Versailles, il faut préciser : c’est l’article 231 du traité qui l’a fait naître. Cet article commençait la partie VIII intitulée : « Réparations ». Il s’énonçait ainsi :

ART. 231. – Les Gouvernements alliés et associés déclarent et l’Allemagne reconnaît que l’Allemagne et ses alliés sont responsables, pour les avoir causés, de toutes les pertes et de tous les dommages subis par les Gouvernements alliés et associés, qui leur a été imposée par l’agression de l’Allemagne et de ses alliés.

En juin 1919, donc, les vainqueurs contraignirent les vaincus à reconnaître non seulement leur défaite militaire, mais aussi leur responsabilité entière dans le déclenchement de la guerre. Et cette reconnaissance allait servir à justifier les réparations exorbitantes exigées notamment de l’Allemagne (nous y reviendrons).

Une thèse qui semblait bien établie

Il est vrai que la thèse de la responsabilité entière austro-allemande semblait bien établie. En France, elle avait été répétée, martelée même, pendant toute la durée du conflit. Des politiciens, des universitaires, des hommes de lettres, des religieux même avaient contribué à la répandre.

livre_DurkheimSimple exemple parmi tant d’autres, en 1915, la Librairie Armand Colin avait publié une petite brochure d’une soixantaine de pages intitulée : Qui a voulu la guerre ? Les origines de la guerre d’après les documents diplomatiques.
D’un prix modique (50 centimes), elle avait été rédigée par deux professeurs à l’Université de Paris, É. Durkheim et E. Denis, ce qui lui donnait un aspect de sérieux et d’impartialité.

pangermanismeLes arguments développés par les propagateurs de cette thèse étaient très nombreux, qui accusaient l’Allemagne et l’Autriche-Hongrie : à la base, disait-on, se trouvait le désir – fou – de constituer un Grand Empire Allemand qui irait de Dantzig à Bagdad et, ainsi, de dominer le monde[3].
Mais pour cela, l’Allemagne devait affaiblir durablement ses deux rivales, la France et la Russie, et l’Autriche devait atteindre Salonique afin de régner sur tous les Balkans ; or, elle ne pouvait l’atteindre qu’en écrasant la Serbie, « le seul obstacle sérieux à ce grand dessein » ; alors :

D’un bond, on sera à Salonique, en face de Suez, le grand débouché de l’Asie : de Hambourg à Bagdad, par les Balkans soumis à l’hégémonie allemande et austro-allemande, par la Turquie, où l’influence allemande était prépondérante, le grand tronc impérial allemand traverserait une succession ininterrompue de pays allemands ou vassaux de la colossale Allemagne[4].

Telle était, disait-on, le dessein de base. La preuve en était apportée par les initiatives prises depuis vingt ans du côté du bloc austro-allemand : l’Allemagne ne s’était-elle pas lancée dans l’armement naval en 1898 avec le premier projet von Tirpitz qui prévoyait la construction de 25 cuirassés et 47 croiseurs avant 1904, puis en 1900, avec le deuxième projet von Tirpitz encore plus audacieux ? N’avait-elle pas :

– laissé se développer, à partir de 1891, la très active « ligue pangermaniste » qui rêvait de domination mondiale ?
– cru pouvoir déclarer la guerre à la France avec le « coup de Tanger » en mars 1905 ?
– organisé, en novembre 1909, des manœuvres militaires durant lesquelles des dirigeables avaient simulé l’attaque d’une forteresse, démontrant ainsi des projets agressifs ?
– provoqué une deuxième fois la France en envoyant une canonnière mouiller devant le port d’Agadir le 1er juillet 1909 ?
– organisé des manœuvres navales impressionnantes devant l’île d’Héligoland (récemment fortifiée) en septembre 1912 ?
– promulgué une loi accélérant le réarmement le 3 juillet 1913 ?
– signé un accord militaire avec la Turquie le 28 octobre 1913 ?

De son côté, son alliée l’Autriche n’avait-elle pas démontré sa volonté expansionniste aux dépens des Slaves en durcissant sa politique de germanisation de la Bohême et de la Moravie à partir de 1899 ? N’avait-elle pas tenté d’asphyxier économiquement la Serbie en 1906 en rompant l’accord commercial qui la liait à Belgrade et en fermant ses frontières ? N’avait-elle pas annexé la Bosnie-Herzégovine en octobre 1908 ?

Mais surtout, la chronologie officielle de la crise de juin-août 1914 semblait confirmer la préméditation austro-allemande :
chrono_1914

archiduc-autriche28 juin : assassinat de l’archiduc François-Ferdinand ;
5 juillet : Guillaume II demande au général von Falkenhayn, ministre de la guerre, de prendre les mesures préparatoires à un conflit ;
23 juillet : ultimatum « inacceptable » de l’Autriche à la Serbie ;
25 juillet : la Russie se déclare solidaire de l’indépendance serbe menacée par l’Autriche-Hongrie ; l’Angleterre propose en vain à l’Allemagne sa médiation ;
28 juillet : l’Autriche déclare la guerre à la Serbie ;
29 juillet : des navires de guerre autrichiens descendant le Danube et la Save bombardent Belgrade ; la Russie, en même temps soucieuse de protéger son alliée serbe et de ne pas jeter le l’huile sur le feu, mobilise partiellement ;
29-30 juillet : l’Angleterre tente une ultime médiation. L’Allemagne rejette ces propositions. La Russie exige, avant toute négociation, l’arrêt des hostilités austro-serbes ;
30 juillet : la Russie mobilise.
31 juillet : Ce qui provoque de la part de Berlin l’envoi d’un ultimatum à la Russie la sommant de démobiliser.
1er août : l’Allemagne déclare la guerre à la Russie et procède à la mobilisation générale.
2 août : en réponse, la France mobilise à son tour.
3 août : l’Allemagne déclare la guerre à la France et à la Belgique.
4 au 13 août : la mécanique des alliances entraîne la généralisation de la guerre.

Tout, dans cette chronologie, accusait l’Autriche et l’Allemagne : l’ultimatum inacceptable du 23 juillet, la déclaration de guerre du 28 et le refus allemand de négocier..

Voilà pourquoi prenant la parole à l’ouverture de la Conférence des préliminaires de paix, le 19 janvier 1919, le Président de la République française Raymond Poincaré lança :

Besoin n’est pas d’informations complémentaires ou d’enquêtes exceptionnelles pour connaître les origines du drame qui vient d’agiter le monde. La vérité, toute couverte de sang, s’est déjà évadée des archives impériales. La préméditation du guet-apens est aujourd’hui clairement démontrée. Dans l’espoir de conquérir d’abord l’hégémonie européenne, et bientôt la maîtrise du globe, les Empires du centre, rivés l’un à l’autre par une secrète complicité, ont inventé les prétextes les plus odieux pour tâcher de passer sur le corps de la Serbie et se frayer un chemin vers l’Orient. En même temps, ils ont renié les engagements les plus solennels pour pouvoir passer sur le corps de la Belgique et se frayer un chemin vers le cœur de la France. Voilà les deux inoubliables forfaits qui ont ouvert la voie à l’agression. Les efforts combinés de l’Angleterre, de la France et de la Russie, se sont brisés contre cette folie d’orgueil.

Si, après de longues vicissitudes, ceux qui voulaient régner par le fer ont péri par le fer, ils n’ont à s’en prendre qu’à eux. C’est leur aveuglement qui les a perdus[5].

Une thèse qui se révèle fausse

Une faille relevée par les Allemands

r_Poincare_1918Ce discours pouvait toutefois surprendre, au moins sur un point : R. Poincaré qualifiait de « prétextes les plus odieux pour tâcher de passer sur le corps de la Serbie » l’assassinat, par un terroriste serbe, de l’archiduc François-Ferdinand, neveu et héritier présomptif de l’empereur François-Joseph.
C’était faire preuve de légèreté. Depuis longtemps, d’ailleurs, les Allemands condamnaient cette façon de minimiser le geste du terroriste serbe. Dans une réponse à des catholiques français publiée en 1915, on lisait :

[…] comme dans presque toutes les publications de nos adversaires, nous retrouvons le même phénomène, assez singulier d’ailleurs : le crime de Sarajevo et la culpabilité de la Serbie passent pour ainsi dire inaperçus. L’héritier d’un grand Empire, caractère chevaleresque, catholique fervent et fidèle, tombe avec son épouse sous les coups d’assassins serbes, victime sur son propre territoire d’une conjuration dont les membres sont des fonctionnaires serbes également en plein exercice. On serait tenté de supposer que, justement dans un ouvrage rédigé par des catholiques, la plus vive réprobation devrait éclater contre ce crime monstrueux et contre l’État complice. Il n’en est rien ![6]

Aucune preuve tangible

Il est d’ailleurs intéressant de noter que, par la suite, les accusateurs de l’Allemagne et de l’Autriche allèrent plus loin. Reprenant un vieux mensonge serbe de 1916 (voy. l’exposé d’Henri Pozzi), ils prétendirent que, selon toute probabilité, l’attentat du 28 juin 1914 avait été commandité par les autorités austro-hongroises. Dans un article du prince Wladimir Chika publié en avril 1921, on lisait :

Tout était préparé de longue main pour susciter les événements dont l’assassinat de l’archiduc fut l’occasion ou le prétexte.

Rien de sérieux n’a été fait pour prévenir un tel drame ; tout, au contraire, semble avoir été disposé pour qu’il se produisît.

Des attentats truqués l’ont précédé où se reconnaissent les procédés ordinaires des dirigeants politiques d’un pays où l’on n’hésite pas à se servir d’agents provocateurs et de faux témoins (voir le procès d’Agram)[7].

Plus loin, cependant, l’auteur avouait qu’il ne disposait d’aucune preuve tangible pour étayer ses accusations :

Cet incident, si bien fait pour le but qu’on voulait atteindre, a-t-il été voulu, directement organisé, selon une version que l’on pourrait qualifier de romantique ? On ne saurait encore l’affirmer, et il faut nous en tenir aux propositions que nous indiquâmes au début de cet article, jusqu’à ce qu’une preuve plus positive de culpabilité nous soit fournie [Id.].

Bref, il n’y avait rien que des constructions mentales.
Mais la manœuvre était révélatrice : elle démontrait que l’affirmation selon laquelle l’attentat aurait été un « odieux prétexte » pour l’Autriche était irrecevable, car l’assassinat d’un héritier au trône d’un gigantesque empire n’est pas un vol à l’étalage.
Dès lors, les chantres de la préméditation austro-allemande n’avaient plus le choix : puisqu’il était impossible de nier qu’un terroriste serbe avait fait le coup, il fallait démontrer – et les Serbes l’avaient compris dès 1916 – que l’assassin avait été manipulé..

Des questions gênantes pour la thèse officielle

Cela dit, revenons au discours de R. Poincaré.
Outre la légèreté avec laquelle il avait traité l’assassinat de l’archiduc, le Président français éludait deux questions capitales : si, vraiment, l’Allemagne et l’Autriche avait voulu la guerre ; si elles avaient comploté pour la faire éclater, attendant le premier prétexte pour prendre les armes :

– Pourquoi l’Allemagne n’avait-elle pas mobilisé dès le 23 juillet (lorsque l’Autriche avait déclaré la guerre à la Serbie) et attaqué deux jours plus tard (quand la Russie avait manifesté sa volonté de protéger l’indépendance serbe) ? Pourquoi avait-elle ainsi perdu six précieux jours, laissant à ses adversaires le temps de se concerter et de s’organiser ? Et surtout :

– Pourquoi l’Autriche n’avait-elle pas, de son côté, préparé la guerre, à tel point qu’en août 1914, avec une population comparable à celle de la France, elle n’avait pu mobiliser que 2,3 millions d’hommes, pendant que la France, elle, allait en mobiliser 3,8 millions[8] ?

De plus, à supposer que l’Allemagne ait voulu dominer l’Europe puis le monde, elle aurait dû travailler depuis des années à s’entourer d’alliés sûrs ; au moins pour, dans un premier temps, rassurer l’étranger, voire l’endormir.
Or, elle vit l’Italie s’éloigner irrémédiablement d’elle en 1900 et, en 1901, elle ne donna pas suite à l’offre anglaise de défense commune. La France, elle, en profita ; elle conclut en accord secret avec l’Italie (1902) et, six ans après Fachoda, elle signa avec Londres l’Entente cordiale (8 avril 1904).
Les tentatives de rattrapage effectuées en 1906, 1907 et 1911 par Guillaume II lorsqu’il rencontra le roi d’Angleterre Édouard VII puis son successeur George V se soldèrent par un échec.

Comme l’a rappelé Pierre Benaerts en 1939 :

L’Allemagne de Guillaume II avait manqué tous ses buts diplomatiques et provoqué, au contraire, une coalition d’autres Puissances[9].

Si bien qu’à la veille de la guerre :

L’Allemagne était systématiquement et complètement encerclée, isolée. Il ne lui restait plus que l’Autriche, considérée par [ses] adversaires comme un corps agonisant, dénué de toute force sérieuse[10].

La France lève le masque en 1920

. Or, rappelons qu’au moment d’entrer en guerre du côté des alliés, le 26 avril 1915, l’Italie dut signer un traité secret dont l’article 15 était le suivant :

La France, la Grande-Bretagne et la Russie s’engagent à soutenir l’Italie en vue de ne pas permettre aux représentants du Saint-Siège d’entreprendre aucune démarche diplomatique tendant à la conclusion de la paix ou au règlement de questions se rattachant à la présente guerre[15].

Le pangermanisme était un fantasme

En vérité, les chantres de la thèse de la préméditation austro-allemande avaient, comme d’habitude, bâti leur démonstration en éclairant la moitié de la scène et en laissant dans l’ombre des événements importants voire capitaux.
Eux qui, à l’aide de cartes inquiétantes, ne cessaient de brandir la menace « pangermaniste », ils oubliaient de dire qu’en Allemagne, cette ligue regroupait vingt mille personnes environ, sur une population de plusieurs dizaines de millions de personnes[16]. Dès 1915, d’ailleurs, des Allemands avaient tenu à rappeler que le pangermanisme n’avait jamais pénétré les milieux gouvernementaux :

De temps à autre, il est vrai, quelque pangermaniste à l’esprit peu lucide, baptisé du nom d’impérialiste, a pu manifester le désir d’une plus grande Allemagne ; mais jamais pareilles utopies n’ont trouvé accès dans les milieux dirigeants de notre politique[17].

Mais surtout, les chantres de la thèse de la préméditation austro-allemande oubliaient d’évoquer une menace bien plus réelle, qu’ils avaient soutenue volontairement ou non, le « panslavisme ».
Ainsi véhiculaient-ils une histoire d’Europe mensongère à cause des omissions dont elle était truffée. Et aujourd’hui encore, la plupart des manuels d’Histoire passent sous silence l’action panslaviste dans les années 1850-1914.

Qu’on me permette donc, ici, de combler cette lacune importante, en revenant aux origines et en décrivant le développement du chauvinisme slave jusqu’à la déflagration d’août 1914.

Le panslavisme : vrai cause de la guerre de 1914

1815 : la Russie devient impérialiste

A partir de 1815, la Russie, militairement forte, avait mené des entreprises d’expansion. Au sud-est, elle avait tout d’abord étendu sa domination sur la région des Kazakhs, le territoire de l’Amour et Sakhaline (1816-1856). Puis elle avait conquis le Kokand (partie de l’Ouzbékistan) et pénétré en Mandchourie et en Corée (1856-1876). Enfin, elle avait soumis les Turkmènes et les Tadjiks, à la frontière de l’Afghanistan (1877-1900).

La Russie tout d’abord malchanceuse dans les Balkans

empire_turc_apogeeDans les Balkans, alors sous domination ottomane, les Russie avait également œuvré ; non seulement parce que les sujets turcs étaient des Slaves orthodoxes, mais aussi parce qu’elle voulait s’emparer de Constantinople, ce qui lui aurait assuré un accès à la mer Méditerranée ( Voir la carte).

Toutefois, ses premières entreprises avaient globalement échoué, tout d’abord parce ce qu’en Europe, la France, la Prusse et l’Autriche nourrissaient également des ambitions impérialistes dans les Balkans. Ensuite, parce que l’Angleterre, qui voulait protéger la route des Indes, était fermement opposée à tout expansion russe..
Voilà pourquoi la Russie n’avait pu profiter des conquêtes danubiennes et de la destruction de la flotte turque sur la mer Noire en 1853 : la France et la Grande-Bretagne avaient réagi en envahissant la Crimée et en contraignant le Tsar à signer l’humiliant traité de Paris (30 mars 1856). Celui-ci interdisait aux Russes de garder leur flotte en mer Noire et de conserver les bases sur ses côtes.
De plus, il garantissait l’indépendance de la Moldavie et de la Valachie, deux provinces roumaines.

1870 : la Russie profite de l’affaiblissement du pouvoir ottoman

Dans les années 1870, cependant, l’affaiblissement du pouvoir ottoman et les événements en Europe allaient permettre à la Russie d’agir avec plus de réussite. Profitant de la guerre franco-allemande et des ennuis de la France, le Tsar dénonça le traité de Paris en octobre 1870. La remilitarisation de la mer Noire par les Russes fut admise le 13 mars suivant lors de la signature du traité de Londres.

balkans_avant_14En 1872, une première révolte des sujets bulgares survint (carte des Balkans avant 1914).
Bien qu’elle ait été finalement matée et que le meneur, Vasil Levsli, ait été arrêté puis pendu (le 6 février 1873), ce premier soulèvement allait marquer le début de l’effondrement de l’empire ottoman dans les Balkans.
Le 13 janvier 1874, la Russie réforma en profondeur son armée en s’inspirant du modèle prussien et en instaurant le service militaire obligatoire.
Le 29 juillet 1875, les paysans d’Herzégovine se soulevèrent contre l’autorité ottomane dans une affaire d’impôts.
Rapidement, la rébellion gagna la Bosnie puis le Monténégro. Des massacres furent perpétrés de part et d’autre.
Le 16 septembre, le nouveau chef du comité révolutionnaire bulgare, Christo Botev, lança une insurrection à Stara Zagora. Elle fut durement réprimée par les Ottomans. Afin de calmer le jeu, le pouvoir turc promit de mener une politique plus libérale, garantissant la liberté de culte, la possibilité pour les paysans d’acheter les terres qu’ils cultivaient etc.
Mais le 20 avril 1876, une nouvelle révolte armée éclata en Bulgarie. Dans le cadre de la répression, les armées ottomanes perpétrèrent de nombreux massacres (à Batak, par exemple) qui firent de 10 à 15 000 victimes.

Le 2 juillet 1876, la Serbie et le Monténégro déclarèrent la guerre au sultan ottoman après que Constantinople eut refusé de céder à la première la Bosnie et au deuxième l’Herzégovine. Comme par hasard, l’armée serbe était commandée par un officier.. russe, le général Tchenaiev. Celle-ci fut cependant défaite par les Turcs en août devant la ville d’Alexinac.
Mais le 31 octobre, le Tzar adressa un ultimatum au sultan : si, dans les 48 heures, Constantinople ne signait pas un armistice avec la Serbie et le Monténégro, la Russie entrerait en guerre. Le sultan s’inclina et, le 23 décembre, un armistice fut signé.

Afin de régler les problèmes balkaniques, une conférence internationale s’ouvrit à Constantinople le 20 février 1877.
Les Ottomans ayant refusé d’accéder aux exigences des Européens, le 19 avril, la Russie déclara la guerre à la Turquie.

Attaquant à l’ouest par les Balkans et à l’est par le Caucase, les armées russes balayèrent les garnisons ottomanes avant toutefois d’être stoppées au col de Chipka et à Pleven.
Mais en décembre 1877, elles forcèrent le passage, puis déferlèrent sur la Bulgarie (janvier 1878), avant de s’emparer d’Édirne (le 20 janvier) et d’atteindre Rodosto (le 30 janvier), à 100 km seulement de Constantinople.
Le 31 janvier, un armistice fut signé à Édirne. Malgré cet armistice, les Russes étaient résolus à continuer leur offensive.
Mais la 15 février, la flotte anglaise prit position devant Constantinople pour amener le tzar à cesser l’offensive. Le 3 mars, la signature du traité de San Stefano.
Certes, la Russie n’avait pas entièrement profité de sa victoire, mais elle obtint : l’indépendance de la Roumanie, de la Serbie et du Monténégro ; la création d’une principauté bulgare autonome ; l’introduction de réformes profondes en Bosnie, Herzégovine, Épire et Thessalie ; l’annexion par la Russie de la Dobroujda et du delta du Danube.

Défaite diplomatique du panslavisme

La victoire du panslavisme russe fut cependant de courte durée. L’Angleterre voyait d’un mauvais œil l’hégémonie russe dans la région ; l’Autriche s’estimait flouée et mobilisa ses troupes ; quant aux pays balkaniques, et plus particulièrement la Serbie, ils étaient mécontents car aucun n’avait bénéficié de gains territoriaux.
Face à la fronde, Bismarck obtint la réunion d’une conférence internationale à Berlin. Celle-ci eut lieu du 15 juin au 14 juillet 1878. Elle fut une défaite pour le panslavisme aussi bien russe que serbe, puisque, finalement, la Russie obtint uniquement la Bessarabie (la Dobroujna ayant été donnée à la Roumanie en guise de dédommagement) et la Serbie seulement les villes de Pirot et de Nisch. Quant à la Bulgarie, elle fut bien élevée au rang de principauté autonome, mais amputée au sud de la Macédoine et de la Roumélie orientale, celle-ci demeurant sous domination ottomane.

Dans les faits, le pays restait un vassal de la Turquie. Enfin, la Bosnie et l’Herzégovine restaient des territoires turcs mais leur administration était confiée à l’Autriche. Bref, la conférence de Berlin avait réduit à néant les espoirs slaves de constituer une confédération d’États forts.

Les alliances se mettent en place

Imbroglio diplomatique

Les conséquences ne se firent point attendre. Le 15 août 1879, le tzar Alexandre II écrivit à l’empereur allemand pour se plaindre de l’attitude de Bismarck lors de la crise russo-ottomane. La Russie s’éloigna ainsi de l’Allemagne, rompant de fait l’alliance entre les trois empereurs (Russie, Allemagne et Autriche) qui avait été conclue quelques années plus tôt. En réaction, Bismarck signa avec Vienne un accord militaire secret, la Duplice. Il s’agissait d’une alliance défensive en cas d’agression d’un des deux pays par une coalition franco-russe.

En 1881, toutefois, la situation changea radicalement : le 13 mars, Alexandre II fut assassiné par un révolutionnaire. Son fils, Alexandre III, revint sur la politique anti-autrichienne, ce qui permit un renouvellement de l’alliance des trois empereurs, le 18 juin suivant.

Dix jours plus tard, eut lieu un événement très important : un traité secret fut signé entre l’Autriche et la Serbie. Alors que cette initiative semblait sceller l’amitié germano-slave pour le plus grand bien de la paix, elle allait en réalité nourrir le panslavisme et, ainsi, précipiter le monde à la catastrophe.

Le 6 janvier 1882, fort de cette alliance secrète, le prince Milan Obrtenovic érigea la Serbie en royaume totalement indépendant. En septembre, les premières élections furent organisées, qui donnèrent la victoire aux radicaux, face aux libéraux et aux conservateurs.

Premier signal d’alarme

Trois ans plus tard, un premier signal d’alarme retentit : depuis plusieurs années, la Bulgarie était devenue une puissance dans les Balkans ; le 20 septembre 1885, l’entrée triomphale du prince Alexandre de Battenberg à Plodiv avait officialisé sa réunion définitive (rappelons qu’au traité de Berlin, le pays avait été amputé au sud).
Cette montée en puissance ne plaisait ni au tzar, ni à la Serbie qui voyait s’éloigner ses espoirs de servir de point de ralliement pour tous les Slaves des Balkans. Dès lors, les événements s’enchaînèrent : l’entrée triomphale d’Alexandre à Plodiv provoqua un violent conflit entre le Bulgarie et la Serbie. Les deux pays mobilisèrent.
A cette époque, l’armée bulgare était encadrée par des officiers russes. Mais alors que la mobilisation battait son plein, le Tzar ordonna à ses officiers de.. rentrer immédiatement au pays. Cet abandon soudain profita aux Serbes dont les armées parvinrent à 40 km de Sofia. Toutefois, des erreurs commises par l’état-major permirent à la Bulgarie de redresser la situation : le 5 novembre, les armées serbes furent battues à Slivinitza.

Cette défaite provoqua un ultimatum de l’allié autrichien ; Vienne exigea la tenue d’une conférence internationale afin d’avaliser la nouvelle situation.
Celle-ci se tint à Constantinople ; la réunion de la Bulgarie fut acceptée ainsi que sa constitution en un État totalement indépendant.
Le 3 mars 1886, la paix serbo-bulgare fut signée.
Bien que cette aventure n’ait guère profité à la Serbie, celle-ci avait clairement exprimé sa volonté de devenir le centre d’une grande confédération slave, même s’il fallait, pour cela, recourir à la violence. En outre, elle savait désormais pouvoir compter sur l’appui russe pour la seconder dans ses entreprises..

La preuve en fut d’ailleurs très rapidement apportée : en Bulgarie, le champion de l’indépendance et de la puissance nationale, le prince Alexandre, fut l’objet de la vindicte des éléments pro-russes disséminés dans l’armée et dans l’administration.
Le 8 août, il fut arrêté lors d’une tentative de coup d’État et poussé à abdiquer. L’action échoua, car un triumvirat reprit le pouvoir à partir de Plodiv et rappela le prince. Mais immédiatement, la Russie découvrit son jeu et lança un ultimatum. Alexandre s’inclina et abdiqua. C’était le 7 septembre 1886.

Le conflit entre germanisme et panslavisme est désormais ouvert

f_Saxe-CobourgPourtant, le panslavisme échoua là encore : en décembre 1886, des élections donnèrent la majorité aux nationalistes hostiles à la Russie.
Cette victoire permit au gouvernement provisoire de choisir un nouveau prince ami de l’Allemagne et de l’Autriche-Hongrie : un officier de l’armée hongroise répondant au nom de Ferdinand de Saxe-Cobourg-Gotha. Mais le conflit entre le slavisme et le germanisme était désormais ouvert.

Voilà d’ailleurs pourquoi le 20 février 1887, l’Allemagne, l’Autriche et l’Italie renforcèrent leurs liens dans une alliance secrète désormais appelée Triplice.
Deux ans plus tard, le nouvel empereur d’Allemagne, Guillaume II, se rendit à Constantinople où il obtint pour un groupe ferroviaire allemand la construction de lignes reliant trois grandes villes turques. Au-delà de l’aspect économique, cette visite avait une connotation géopolitique évidente : soucieuse de prévenir le danger panslaviste, l’Allemagne cherchait des alliés..

L’Allemagne engagée dans un engrenage fatal

guillaume-2Le 27 mars 1890, survint un nouveau fait important : l’Allemagne refusa de renouveler le « traité de contre-assurance » avec la Russie.
Par ce traité, signé en 1887, les deux empires s’engageaient à la neutralité en cas de conflit austro-russe ou franco-allemand. Pourquoi ce refus, alors que Guillaume II était favorable à cette entente germano-russe ? Tout simplement parce que, comme le fit alors remarquer le nouveau chancelier allemand Léo Caprivi, cet engagement à la neutralité en cas de conflit autro-russe était en contradiction totale avec la Triple-Alliance (Triplice). Il l’était d’autant plus qu’un protocole additionnel ultrasecret reconnaissait les intérêts russes en Bulgarie, alors que ces intérêts s’opposaient radicalement à ceux de l’allié autrichien.

D’où un gouvernement allemand contraint de ne pas renouveler le traité. Pour la première fois, ainsi, l’Allemagne se trouvait prise dans l’engrenage fatal où l’avait entraîné la menace panslaviste : elle n’était plus véritablement maître de sa politique.

La Russie se rapproche de la France

Comme on pouvait s’y attendre, le tzar réagit à ce refus en se tournant vers la France. Depuis 1888, des emprunts russes avaient été introduits à la Bourse de Paris. En août 1890, le sous-chef de l’état-major français, le général de Boisdeffre, assista aux grandes manœuvres de l’armée russe. Bien qu’aucun traité militaire n’ait alors été signé, la voie était désormais ouverte à une large collaboration. Une première concrétisation survint le 27 août 1891, lorsque le tsar ratifia un premier accord secret d’alliance entre la Russie et la France : les deux pays s’engageaient à se concerter en cas de conflit européen. Un an plus tard, le 17 août 1892, un nouveau pas fut franchi : à Saint-Pétersbourg, le général de Boisdeffre signa avec son homologue russe Obroutcheff une première convention militaire secrète. Celle-ci prévoyait la mobilisation générale des deux partenaires en cas de mobilisation d’un des membres de la Triplice et, en cas d’agression, l’intervention immédiate des troupes. De plus, les deux pays s’engageaient à ne pas signer de paix séparée.

La France liée malgré elle aux panslaves

Pour la France, cette convention était naturellement tournée contre l’Allemagne. Pour le tsar (qui attendra 17 mois avant de la ratifier), elle devait servir à s’opposer à l’Autriche-Hongrie. Mais l’important était ailleurs : en signant avec la Russie un accord de mobilisation automatique en cas de conflit autro-russe, la France était – bien involontairement, certes – montée dans la barque du panslavisme. On devine d’ailleurs aisément la satisfaction des panslavistes lorsque, le 13 octobre 1893, la flotte russe reçut un accueil triomphal à Toulon..

nicolas-IILe 1er novembre 1894, Nicolas II, alors âgé de 26 ans, succéda à Alexandre III et devint tzar de toutes les Russies. Le début de son règne sembla marquer une pause dans le conflit entre slavisme et germanisme. En décembre, des navires de guerre allemands et russes participèrent ensemble à une mission dans le détroit des Dardanelles afin de faire pression sur la Turquie accusée de massacrer des Arméniens. Le 19 février 1896, le nouveau tzar reconnut Ferdinand de Saxe-Cobourg comme roi de Bulgarie. Le 30 avril 1897, une convention austro-russe fut signée à Saint-Pétersbourg qui prévoyait le maintien du statu quo dans les Balkans.

La France tente de se délier des panslaves

La France profita de cette époque pour tenter de descendre de la barque du panslavisme dans laquelle elle était bien imprudemment montée en 1892. Le 9 août 1899, la convention militaire secrète franco-russe fut modifiée : si la mobilisation restait automatique en cas de mobilisation allemande, un accord préalable serait nécessaire en cas de mobilisation autrichienne. De façon évidente, la France ne souhaitait pas être engagée malgré elle dans une guerre balkanique qui pourrait être provoquée par quelques fanatiques panslavistes. Cette modification se révèlera capitale par la suite..

L’Allemagne se retrouve isolée diplomatiquement

Le 4 mai 1900, lors d’une visite officielle à Berlin, l’empereur François-Joseph rencontra Guillaume II et réaffirma l’alliance austro-allemande.
Cette démarche survenait alors que l’Italie s’éloignait de plus en plus de l’Allemagne. Son adhésion à la Triplice avait été motivée notamment par la tension qui existait entre elle et la France pour des raisons coloniales.
Mais à partir de 1896, avec le premier accord sur la question tunisienne, la situation avait évolué vers la détente. D’où une Italie qui, petit à petit, se dégageait de la Triplice.
Le 16 décembre 1900, un nouvel accord franco-italien fut signé au terme duquel Paris se désintéressait de la Tripolitaine et Rome du Maroc. Quatre mois plus tard, les deux pays prouvèrent mutuellement leur amitié dans d’impressionnantes manifestations organisées à Toulon d’abord, et à Naples ensuite.

Onze ans après avoir refusé de renouveler le « traite de contre-assurance » germano-russe, l’Allemagne se retrouvait donc, dans les faits, très isolée. Elle n’avait plus pour alliés que la faible Autriche-Hongrie et la Turquie dont l’empire craquait.

Vers le triomphe du panslavisme

Les panslaves relèvent la tête

Sans surprise, cette situation fut mise à profit par les panslavistes. Ceux-ci ne cachèrent plus leurs visées expansionnistes, pour la création d’une confédération d’États forts. L’Autriche-Hongrie réagit dès août 1901 en dénonçant la politique russe.

Le 10 juillet 1902, l’isolement de l’Allemagne se renforça lorsque la France et l’Italie signèrent un accord secret d’alliance défensive. Cet accord sera entériné le 14 octobre 1903 lors d’un voyage du roi Victor-Emmanuel III à Paris

Le 1er septembre 1902, l’armée austro-hongroise dut intervenir suite aux graves troubles survenus en Croatie, à Agram, entre des Croates et des Serbes. Le 2 janvier 1903, la Bulgarie dénonça le traité commercial qui la liait à l’Autriche depuis 1882. En juin, survint un événement important : depuis 1893, la Serbie était gouvernée par Alexandre Ier Obrenovic, qui avait instauré une constitution libérale et suivit une politique de complaisance à l’égard de l’Autriche-Hongrie. Le 11 juin 1903, lui et sa femme Draga furent assassinés lors d’un coup d’État mené par des officiers hostiles à la politique extérieure qui était menée. Le prince Karadjordjevic lui succéda, qui allait mener une politique panslave. Déjà affaiblie, l’Autriche réagit mollement à ce changement.

Le 20 juillet, suite à l’assassinat de son consul à Monastir, la Russie envoya ses troupes en Macédoine, province soulevée contre les Turcs. La Turquie tenta de calmer le jeu en acceptant de verser des réparations. Mais le 2 août suivant, un groupe de révolutionnaires macédonien tenta de s’affranchir de la tutelle ottomane.

Le panslavisme s’était définitivement mis en marche.

L’Allemagne ne profite pas de la débâche russe face au Japon

Si la catastrophe ne survint pas plus tôt, c’est qu’à l’époque, la Russie connaissait de graves problèmes avec le Japon suite à sa politique de pénétration en Extrême-Orient (le conflit armé éclatera le 8 février 1904). Elle ne pouvait donc laisser s’installer des désordres sur ses arrières balkaniques. D’où la reconduction de l’accord austro-russe sur le statu quo dans les Balkans le 2 octobre 1903.
Mais il ne s’agissait que d’une pause purement stratégique. Lorsque, deux ans plus tard, profitant des troubles survenus à l’intérieur de la Russie, Guillaume II tenta de raviver la collaboration germano-russe en invitant le tzar Nicolas II à signer une alliance défensive, celui-ci accéda à la demande, mais l’alliance ne fut jamais ratifiée.

Or, il est à noter que si, vraiment, Guillaume II avait voulu faire la guerre pour anéantir la France et son alliée russe, il aurait dû profiter de la débâcle russe face au Japon et des graves tensions intérieures qui paralysaient la France en cette année 1904 pour prendre l’initiative. Telle fut d’ailleurs la réponse que le chancelier T. von Bethmann-Hollweg fit à Lord Haldane en 1912, lorsque celui-ci l’interrogea sur les prétendus projets d’agression allemand ; il rétorqua que l’Allemagne aurait

bénéficié de la meilleure opportunité pour montrer [son] amour de la guerre lors […] du conflit russo-japonais [18].

Trois ans plus tard, en 1915, dans une réponse à la propagande française, des Allemands écrivirent :

Une Allemagne pénétrée d’idées guerrières pouvait à ce moment-là [1904] réduire à l’impuissance pour une génération ses deux voisins, chacun isolément. Son amour de la paix l’emporta [19].

Cela dit, revenons à notre chronologie des faits.

Poussée panslave

L’année 1905 marqua une novelle poussée du panslavisme. Le 8 septembre, en Macédoine, des violents combats opposèrent Turcs et Bulgares. Un mois plus tard, à Fiume, en plein territoire autrichien, des députés croates et serbes revendiquèrent leur autonomie politique, culturelle et économique.

En janvier 1906, à la conférence d’Algésiras sur la question marocaine, l’Allemagne apparut très esseulée : la France fut soutenue par la Russie, l’Angleterre et l’Italie alors que l’Allemagne reçut l’appui de la seule Autriche. Rendu inquiet par cet isolement, Guillaume II tenta de se rapprocher de l’Angleterre. Le 15 août 1906, il reçut Édouard VII à Kronberg. Mais l’entrevue ne donna rien de concret.

A cette époque le panslavisme devenait de plus en plus fort. Pourquoi ? Parce que le 29 août 1905, la paix avait été signée entre le Japon et la Russie. Certes, cette paix marquait l’échec de l’impérialisme russe en Extrême-Orient, mais elle rendait les mains libres au tsar qui allait pouvoir compenser l’humiliation en reportant ses appétits sur les Balkans. A partir de novembre 1906, la Russie agit à nouveau au sud, en direction des États slaves. Les premiers résultats ne se firent guère attendre : en juin 1907, des bandes serbes et bulgares (épaulées par des Grecs) fomentèrent des troubles en Macédoine afin de compromettre le fragile équilibre que la Turquie avait réussi à trouver après les événements de septembre 1905. A la même époque, les mouvements panserbes reçurent l’appui de Belgrade qui favorisa les projets de rattachement de la Bosnie à la Serbie.

L’Allemagne tente, en vain, de rompre l’isolement diplomatique

Le 14 août, Guillaume II tenta une nouvelle fois de rompre l’isolement diplomatique de l’Allemagne en recevant le roi d’Angleterre à Kassel et en décidant de se rendre à Londres le 10 novembre suivant. Mais le 31 août, des négociations couronnées de succès entre l’Angleterre et la Russie débouchèrent, après l’adhésion de la France, sur la Triple-Entente. Les espoirs de l’empereur allemand s’évanouirent alors : l’Allemagne et l’Autriche-Hongrie se retrouvées esseulées, avec un panslavisme qui, chaque jour, s’exacerbait.

En décembre 1907, soucieuse de contrarier les projets bulgares qui favorisaient les panserbes, l’Autriche annonça son projet d’annexion de la Bosnie-Herzégovine. Rappelons que, depuis le congrès de Berlin en 1878, l’Autriche administrait cette région qui appartenait à la Turquie. Dans les faits, donc, cette annexion équivalait uniquement à l’éviction des dernières présences ottomanes. Il n’était nullement question d’envahir et de renverser un quelconque régime.

Le 25 mars 1908, Guillaume II se rendit à Venise pour tenter de resserrer les liens très distendus avec l’Italie. En juillet, à l’occasion d’un congrès panslave organisé à Prague, de violents incidents éclatèrent entre Tchèques et Allemands, contraignant les autorités à décréter l’état de siège.

La création de l’organisation panserbe Narodna Odbrana

Trois mois plus tard eut lieu un autre événement très peu connu mais d’une importance capitale. Au cours d’une assemblée de toutes les notabilités civiles et militaires de Belgrade, sous la présidence du général Bochko, Jankovitch, fut créée l’organisation de propagande et de combat panserbe la Narodna Odbrana. Très puissante, elle allait bientôt compter 223 comités locaux dont les ramifications s’étendaient en Slovénie, en Istrie, en Bosnie et en Herzégovine[20].

L’Autriche annexe la Bosnie-Herzégovine

Puis vint le deuxième signal d’alarme, bien plus sérieux que le premier de 1885. Le 5 octobre 1908, après de nouveaux incidents survenus en Macédoine, l’Autriche annexa purement et simplement la Bosnie-Herzégovine : François-Joseph annonça dans une lettre rendue publique qu’il étendait sur la région ses droits de souveraineté aux dépens des Ottomans.

Afin de prévenir une crise grave qui aurait pu survenir du fait des panslaves, l’Autriche avait pris soin d’acheter le ministre russe des Affaires étrangères, Iswolsky, pour qu’il déconseille au tzar de prendre des mesures militaires[21]. La Turquie, quant à elle, se contenta de protester et de boycotter les produits importés d’Autriche.

Mais immédiatement, les nationalistes russes réagirent. Ils exigèrent et obtinrent le départ immédiat d’Iswolsky, coupable à leurs yeux de « trahison ». Celui-ci fut démis de ses fonctions et nommé ambassadeur à Paris. Il fut remplacé par un homme bien plus ouvert aux idées panslaves : Sazonov. Croyant pouvoir cette fois bénéficier de l’appui russe, en décembre, la Serbie rappela soudainement ses réservistes. L’Autriche répondit en envoyant vingt-neuf bataillons et 80 000 réservistes en Bosnie. Sans attendre, la Russie consulta la France : d’après le traité de 1892 révisé en 1899, une mobilisation autrichienne pouvait entraîner celle de la Russie et celle de la France. A cet instant, l’Europe était donc à deux doigts de la guerre. Mais le gouvernement français garda son sang-froid. Estimant que la Bosnie ne faisait pas partie des intérêts vitaux russes, il refusa de mobiliser.

Le 9 janvier 1909, toujours soucieuse d’apaiser la crise, l’Autriche proposa à la Turquie des compensations pour la perte de ses biens d’État en Bosnie et en Herzégovine. Un accord intervint et le 26 février, en échange de compensations financières et du district de Novibazar (une dépendance de la Bosnie-Herzégovine que l’Autriche occupait militairement depuis 1878, mais qui était restée sous administration turque[22]), la Turquie reconnut l’annexion. La crise aurait donc du s’achever là. Mais les panslaves ne désespéraient pas d’obtenir leur guerre. Soutenue par eux, la Serbie refusa de démobiliser. C’est alors que Berlin entra en scène. Le 22 mars, l’ambassadeur allemand à Moscou exigea de la Russie une réponse précise sur l’annexion : reconnaissance ou non. Or, le 25 et le 27 février, la France et l’Angleterre avaient fait savoir au tsar qu’elles ne soutiendraient pas une guerre contre l’Autriche. Incapable, sans soutien, d’entamer une épreuve de force, le tsar s’inclina. Le 24 mars, il reconnut à son tour l’annexion. Il fut suivi cinq jours plus tard par la Serbie, mais celle-ci resta en état de mobilisation jusqu’au 31, date à laquelle il lui fallut céder.
Dans un message au gouvernement autrichien, elle écrivit :

La Serbie reconnaît qu’elle n’a pas été atteinte dans ses droits par le fait accompli créé en Bosnie-Herzégovine […] la Serbie s’engage dès à présent à abandonner l’attitude de protestation et d’opposition qu’elle a observée à l’égard de l’annexion depuis l’automne dernier […] elle s’engage, en outre, à changer le cours de sa politique actuelle envers l’Autriche-Hongrie pour vivre désormais avec cette dernière sur le pied d’un bon voisinage[23].

Grâce à la révision de 1899 et au sang-froid de la France, les bellicistes panslaves avaient perdu.

Les panslaves veulent provoquer la mobilisation allemande

Mais, malgré la déclaration solennelle à l’Autriche, les panslaves ne désarmèrent pas pour autant. S’adressant au président du Conseil serbe Pachitch, Nicolas II eut ses mots lourds de menaces :

Attendez ! L’heure n’est pas encore venue. Attendez et armez ! [24].

De plus, le tsar savait désormais que, pour parvenir à liquider l’Autriche, une mobilisation allemande serait nécessaire. Car en vertu de l’accord signé en 1899, cette mobilisation entraînerait automatiquement celle de la France, celle-ci ne pouvant alors opposer un quelconque veto.

La crise de juillet 1911

Un premier espoir survint le 1er juillet 1911 lorsque, furieuse de constater que la « tunisification » du Maroc en violation des accords passés en 1909, l’Allemagne envoya la canonnière Panther mouiller devant Agadir. Le 21 juillet, Lloyd George, oubliant ses convictions pacifistes, conseilla à la France une politique de fermeté face à Guillaume II. Mais c’était sans compter sur le sang-froid de Joseph Caillaux. Malgré l’opposition du ministre français des Affaires étrangères Justin de Selves, partisan de la politique germanophobe de Delcassé, et malgré une intense campagne de presse menée contre lui, le courageux président du Conseil parvint à trouver un accord avec l’Allemagne. Celui-ci fut signé le 4 novembre 1911, évitant une mobilisation qui aurait été fatale.

La démission de J. Caillaux réjouit les panserbes

Cette victoire de la raison fut cependant de courte durée. Dans l’ombre le panslavisme travaillait. Durant l’année, la Russie avait financé la constitution, par le major Dimitrievitch-Apis et ses collaborateurs militaires, de l’association secrète férocement panserbe Crna Ruka ou Main Noire[25].

pierre-I_SerbieDouze jours après la signature de l’accord franco-allemand sur le Maroc, la France reçut Pierre Ier, roi de Serbie.
Deux mois plus tard, le 11 janvier 1912, isolé sur la politique à suivre vis-à-vis de l’Allemagne, J. Caillaux démissionna.
Là encore, les panserbes se frottèrent les mains. La France était de plus en plus engagée, même malgré elle, à leurs côtés.

Un événement capital : la Serbie et la Bulgarie se lient secrètement

En mars eut lieu un événement qui allait avoir une influence décisive sur les événements de juin-juillet 1914.
Le 13, suite à l’action russe menée dans l’ombre, la Serbie et la Bulgarie signèrent secrètement un traité d’alliance défensive[26]. Officiellement, il s’agissait uniquement de « protection des intérêts mutuels, au cas d’une modification du statu quo dans les Balkans ou d’une agression de la part d’une tierce puissance »[27]. Mais dans les milieux diplomatiques, des bruits couraient, selon lesquels l’accord allait beaucoup plus loin. Et en effet, deux clauses secrètes révélaient la véritable nature de ce traité :

– Par la première, la Bulgarie s’engageait à mettre 200 000 hommes à la disposition de la Serbie dans le cas où celle-ci serait menacée « dans sa sécurité ou ses intérêts par l’Autriche ». Or, était considéré comme une « menace » un retour éventuel des troupes autrichiennes dans le district de Novi-Bazar, un district que l’Autriche-Hongrie occupait avec l’assentiment de tous depuis 1878 et qu’elle avait cédé à la Turquie en 1909 afin d’apaiser la crise[28] ;

– Par la deuxième les deux pays s’engageaient, en gros, à ne jamais agir sans le consentement de.. la Russie.

R. Poincaré déclare que l’alliance serbo-bulgare mènera à la guerre

Lorsqu’il connut ces clauses qu’on lui avait cachées pendant huit mois, Raymond Poincaré dit à Sazanov :

Le traité contient donc en germe, non seulement une guerre contre la Turquie, mais une guerre contre l’Autriche. Il établit, en outre, l’hégémonie de la Russie sur les deux royaumes slaves des Balkans [..]. [C]ette convention [..] est, à vrai dire, une convention de guerre [..]. [N]on seulement, elle révèle des arrière-pensées chez les Serbes et les Bulgares, mais [..] il est à craindre que leurs espérances ne paraissent encouragées par la Russie[29].

De façon évidente, s’il avait connu ces clauses plus tôt, R. Poincaré aurait hésité avant d’engager son pays dans la politique balkanique. Mais puisqu’elles étaient restées ignorées, les 13 et 16 juillet 1912, la France et la Russie avaient signé deux protocoles militaires : un terrestre et un naval. Ceux-ci prévoyaient l’aide russe en cas de guerre avec l’Allemagne. Mais le plus important était la contrepartie offerte par la France : la promesse de défendre les intérêts russes dans les Balkans, permettant au tzar de restaurer sa politique de prestige. Certes, il n’y avait là rien de purement militaire ; mais cet appui allait naturellement renforcer considérablement la position des fanatiques panslaves.

D’autant qu’en mai 1911, une deuxième société panserbe, « L’union ou la Mort », plus connue sous le nom de « Main Noire », avait été créée, dont l’objectif était de « travailler à libérer les Serbes vivant sous l’oppression étrangère »[30]. Bien plus agressive que la Narodna Odbrana fondée en 1908, dès juillet 1912, elle en avait absorbé les éléments les plus actifs et avait imposé à celle-ci un de ses chefs, Milan Vasitch (Id.).

La Bulgarie et la Serbie attaquent la Turquie

Là encore, les conséquences de tous ces événements survinrent rapidement. Le 12 septembre 1912, le gouvernement bulgare exigea de l’empire ottoman l’autonomie pour la Macédoine avec menace de mobiliser en cas de refus. Soucieuse de ne pas être prise au dépourvu, la Turquie déplaça des troupes vers les frontières. Le 30 septembre, la Bulgarie et la Serbie prirent prétexte de ces mouvements pour mobiliser. Et le 8 octobre, Nicolas Ier du Monténégro déclara brusquement la guerre à la Turquie.

Inquiètes face à ces événements, les puissances européennes se prononcèrent pour le maintien du statu quo dans les Balkans. En mars 1912, d’ailleurs, R. Poincaré avait fait dire plusieurs fois à la Russie que des « intérêts puissants » attachaient fermement la France « au maintien de l’intégrité de l’empire ottoman » et qu’elle n’acceptait pas « l’idée d’un agrandissement des États balkaniques, c’est-à-dire d’un bouleversement oriental »[31].

Mais la Serbie, la Grèce et la Bulgarie passèrent outre. Le 13 octobre, elles envoyèrent un ultimatum à Constantinople exigeant non seulement des réformes constitutionnelles, mais aussi la démobilisation de l’armée ottomane. Comme on pouvait s’y attendre, la Turquie réagit en déclarant la guerre à la Bulgarie et à la Serbie (le 17 octobre), mais non à la Grèce dont elle espérait pouvoir éviter l’intervention. Les premiers combats virent la victoire serbo-bulgare. Monastir tomba et Andrinople fut assiégée. Le 4 novembre, à la demande de la Turquie, une conférence se réunit à Londres pour tenter de trouver une issue acceptable au conflit. Mais les Grecs entrèrent dans le conflit et le 8 novembre, ils atteignirent Salonique.

L’Autriche provoquée

Dix jours plus tard, les Serbes pénétrèrent en Albanie, dans la ville d’Alesio, ouvrant ainsi la voie vers l’Adriatique. Or, l’Albanie n’avait aucune part dans le conflit et rien, à priori, ne justifiait la venue des troupes serbes. Rien sauf la volonté de provoquer l’Autriche qui avait toujours fait de l’indépendance albanaise le principe primordial de sa politique. Le coup faillit marcher : immédiatement, l’Autriche réagit et ordonna à Belgrade de retirer ses troupes du territoire albanais. Allait-on vers un embrasement général ? Non, car une intervention collective franco-anglo-italienne appuyant la démarche autrichienne obligea les Serbes à s’incliner et la Russie à demeurer tranquille. Une nouvelle fois, cependant, l’Europe avait frôlé la catastrophe, par la faute du panslavisme.

Sur le terrain des opérations, la Turquie parvint à redresser la situation, stoppant les Bulgares devant Tchatalja, à 150 km de Constantinople. Le 3 décembre, un armistice général fut signé à Londres, suspendant les combats.

L’Allemagne agit pour la paix

Des pourparlers s’engagèrent pour trouver une paix honorable. Notons qu’à cette époque, Guillaume II manifesta une nouvelle fois son désir de paix en prenant une initiative singulière : en janvier 1913, il donna l’ordre à son état-major de ne pas préparer, comme cela se faisait chaque année, un plan d’offensive contre la Russie. F. von Papen écrit :

On espérait probablement, en haut lieu, que les services secrets russes finiraient, d’une façon ou d’une autre, par avoir connaissance de cette omission volontaire, ce qui aurait eu pour effet d’apaiser quelque peu la tension entre Berlin et Saint-Pétersbourg [32].

Les appétits des panslaves provoquent un deuxième conflit balkanique

Mais les revendications serbes pour un accès vers l’Adriatique furent une pierre d’achoppement lors des négociations de paix dans les Balkans. L’Autriche-Hongrie s’y opposait farouchement. Répétant qu’elle « ne laisserait pas édifier à sa frontière un grand État slave »[33], elle proposait la création d’un État tampon composé d’Albanais et de Serbes. Afin de contourner l’obstacle autrichien, les Serbes reprirent le combat, occupèrent San Giovanni, marchèrent sur Scutari et prirent Adrinopole. Un nouvel armistice fut signé le 16 avril et le 30 mai 1913, l’Empire ottoman céda toutes ses possessions européennes, ne gardant que Constantinople et les Détroits.

ferdinand_de_bulgarieCette cessation provoqua des tensions chez les alliés d’hier, chacun voulant obtenir la meilleure part du gâteau, surtout le roi Ferdinand de Bulgarie qui entendait régner sur Constantinople et se faire couronner empereur d’Orient.
D’où un deuxième conflit balkanique qui se déroula du 29 juin au 10 août 1913 et un Guillaume II qui demanda en précipitation à son état-major d’élaborer un plan d’offensive contre la Russie.

La Serbie grande gagnante du conflit

Ce deuxième conflit vit la victoire de la Serbie car, à cette époque, la Russie avait définitivement abandonné la Bulgarie dont la mégalomanie du roi contrariait les projets du tzar. Au terme de la paix signée le 10 août, la Serbie reçut, entre autres, une grande partie de la Macédoine. En un instant, sa superficie passa de 48 300 à 87 000 km² et sa population de 2,9 à 4,5 millions d’habitants.

Pour la première fois, le panslavisme avait remporté une éclatante victoire. Le rêve de la Grande Serbie était devenu réalité ; ce pays était devenu le rival direct de l’Autriche.

Les panslave veulent en finir avec l’Autriche

Et tout portait à croire que les panslaves ne souhaiteraient pas en rester là, qu’enfin débarrassés de l’ennemi ottoman, ils allaient se retourner contre l’ennemi autrichien[34]. Car maintenant que la Macédoine était devenue serbe en majeure partie, l’encerclement autrichien par le slavisme était quasi complet. Dès le 6 mai 1913, d’ailleurs, le ministre russe des Affaires étrangères Sazonov avait fait dire au président du Conseil serbe Pachitch : « L’agonie de l’Autriche ne peut plus se prolonger maintenant que très peu de temps » [35]. Une semaine plus tard, ce même Pachitch recevait le télégramme suivant de l’ambassadeur serbe à Saint-Pétersbourg :

Sazonov vient de me confirmer que nous devons consacrer immédiatement toutes nous forces à préparer l’avenir, car nous allons bientôt pouvoir enlever de grands territoires à l’Autriche [Ibid., p. 199].

L’Autriche veut, en vain, déclencher une guerre préventive contre la Serbie

Sentant la catastrophe se profiler à l’horizon l’Autriche se résolut à agir en déclenchant une guerre préventive contre la Serbie. Le 8 août 1913, elle informa l’Allemagne et l’Italie de sa décision. Mais les deux pays refusèrent de prendre part à une telle entreprise. L’Italie parce qu’elle était liée à la Russie et qu’elle ne souhaitait pas s’aliéner l’amitié française ; l’Allemagne parce qu’elle ne voulait pas s’engager dans une action dont les conséquences auraient été incalculables. Dans ses mémoires, F. von Papen écrit :

Je me rappelle également les efforts de von Hötzendorf, chef d’état-major de l’armée autrichienne, de persuader l’Allemagne à se joindre à l’Autriche pour une guerre offensive dans les Balkans. Il affirmait [avec raison] que le temps travaillait pour la Russie et que, la guerre austro-russe étant inévitable, il valait mieux la déclencher sans tarder. Conception singulière qui ne trouvait aucun écho à Berlin ; nous connaissions la faiblesse militaire de notre alliée, et de plus, von Moltke, résolument opposé à toute guerre préventive, s’employait à freiner son collègue autrichien[36].

Face à ces refus, l’Autriche s’inclina[37]. On le voit, le bellicisme n’était pas du côté de la Triplice…

Loin d’être agressive, l’Allemagne veut uniquement parer les dangers

Tout ce que l’Allemagne acceptait, c’était de travailler fébrilement pour tenter de parer le danger. Le 3 juillet, elle avait approuvé une loi sur le réarmement aux termes de laquelle les effectifs en temps de paix passeraient de 700 000 à 850 000 hommes. Le 7 septembre, elle resserra les liens au sein de la Triplice. Sachant en outre qu’elle ne pouvait plus rompre l’isolement en s’alliant avec l’Angleterre, elle entreprit des négociations pour se lier avec la Turquie. Celles-ci furent couronnées de succès et, le 28 octobre 1913, un traité fut signé qui permit à l’Allemagne d’envoyer une importante mission d’officiers instructeurs dirigés par le général Liman von Sanders.

La Serbie et la Russie guettent l’occasion favorable

Pendant ce temps, la Russie et la Serbie attendaient leur heure. Le 12 octobre, l’ambassadeur serbe à Saint-Pétersbourg télégraphia à Belgrade :

Ministre des Affaires étrangères [Sazonov] exprima aujourd’hui chaleureusement confiance absolue en valeur notre concours militaire et réalisation prochaine tous nos espoirs. Stop. Affirma pouvions compter toutes circonstances entier appui Russie[38].

Cinq jours plus tard, il envoya cet autre télégramme encore plus accusateur :

Ministre des Affaires étrangères confirma hier soir en termes les plus cordiaux ses paroles semaine dernière. Nos grands succès ont donné au Tzar et État-Major nouvelle et absolue confiance en nos forces. Compétents maintenant persuadés ici sommes capables de tenir tête à Autriche. Mais ministre me charge de vous avertir que devons pour le moment nous tenir tranquilles en paraissant satisfaits nos avantages actuels, étant bien entendu ne sont que temporaires et que l’avenir est à nous. Ministre a conclu en insistant fortement sur nécessité réorganisation militaire et notamment augmentation nos approvisionnements en matériel et munition [Ibid., p. 205].

La Serbie et la Russie réarment à grande vitesse

Joignant le geste à la parole, la Serbie profita de l’augmentation soudaine de sa population pour accroître ses effectifs militaires. En moins de deux mois, vingt-deux régiments nouveaux firent constitués avec les recrues des provinces annexées et subirent un entraînement intensif[39]. Afin d’augmenter les approvisionnements en armes, Pachitch chargea son gendre de s’entendre avec des Français pour une livraison rapide de fusils. Le 29 novembre 1913, dans une lettre à Edgar Roël et dont l’existence ne sera dévoilée qu’en 1917, celui-ci réclama d’urgence des armes, acceptant de payer le fusil jusqu’à 80 francs pièce[40].

En mars 1914, enfin, survint un événement qui démontrait l’imminence du danger. Depuis 1905, avec la défaite contre le Japon, l’armée russe avait connu de nombreuses réorganisations. Les leçons de l’échec avaient été tirées, qui avaient permis d’élaborer de nouvelles stratégies. A partir de 1908, l’instruction des cadres avait été régulièrement entretenue et depuis 1912, le règlement accordait à la manœuvre et au feu une place de choix. Soudainement, le 17 mars 1914, la Russie décida d’augmenter ses effectifs militaires en temps de paix, et dans une proportion gigantesque : de 460 000, cet effectif allait passer à 1 700 000, soit un augmentation de 400 % !

Tout est en place pour la liquidation de l’Autriche

Tout était en place, militairement, pour la liquidation définitive de l’Autriche-Hongrie. Le premier acte fut l’assassinat de l’archiduc François-Ferdinand, le 28 juin 1914, résultat d’un complot ourdi en Serbie. Encore aujourd’hui, on répète que l’attentat qui coûta la vie à l’archiduc fut l’œuvre de Gavrilo Princip, un terroriste serbe. Ainsi laisse-t-on accroire que le geste aura été celui d’un exalté esseulé. C’est faux. L’enquête autrichienne démontra que cinq personnes, au moins, étaient à l’origine du complot : « Gavrilo Princip, Nedeljko Cabrinovic, le nommé Milan Giganovic et Trifko Grabez avec le concours du commandant Voija Tankosic »[41].
Pour réaliser leur coup, les terroristes avaient reçu quatre pistolets et six bombes, qui provenaient « du dépôt d’armes de l’armée serbe à Kragujevac » (Id.). Plus tard, la version du complot ourdi en Serbie fut confirmée ; on apprit alors que tout avait été organisé « dans [l]es moindres détails » par le colonel Dimitrievitch-Apis, le grand maître de l’organisation secrète panserbe la Main Noire[42]. Mais rappelons que depuis la crise de 1908-1909, les panserbes savaient qu’ils ne pourraient arriver à leur fin sans provoquer la mobilisation allemande. En 1912, d’ailleurs, le ministre russe des Affaires étrangères avait clairement écrit, suite à des conversations avec R. Poincaré :

M. Poincaré considère comme son devoir de souligner […] que l’opinion publique en France ne permettrait pas au gouvernement de la République de se décider à une action militaire pour des questions purement balkaniques, si l’Allemagne n’y prenait point part et si elle ne provoquait pas, DE SA PROPRE INITIATIVE, l’application du casus fœderis. Dans ce dernier cas, nous pourrions certainement compter sur la France pour l’accomplissement exact et entier de ses obligations envers nous[43].

Comment les panslaves parvinrent-ils à rendre la catastrophe inévitable en provoquant la mobilisation allemande ? Pour répondre à cette question, laissons la parole à Henri Pozzi (cliquez ici).

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[1] Voy., par exemple, Joachim Fest, Hitler, tome I : « Jeunesse et conquête du pouvoir » (version française éditée chez Gallimard, 1973), pp. 6-7.

[2] « M. Tardieu a été l’un des principaux artisans du traité de Versailles » (déclaration d’Aristide Briand à la tribune en février 1921 ; voy. la Documentation Catholique, t. V, 1921, p. 170, col. B.

[3] « La guerre de 1914-1918, déchaînée par l’Allemagne en vue de dominer le Monde.. » pouvait-on lire en 1928 dans un manuel scolaire de géographie à l’usage des élèves français de classe de troisième (Voy. Géographie de l’Europe, manuel pour classe de troisième [Librairie Hachette, 1928], p. 216).

[4] Voy. Gustave Hervé, Nouvelle Histoire d’Europe (éd. de « La Victoire », Paris, 1931), p. 378.

[5] Voy. la Documentation catholique, t. I, 1919, p. 6, col. B. Aucune occasion ne fut perdue pour rappeler la thèse officielle. Voy. par exemple le Memorandum économique que les alliés publièrent début 1920. Alors qu’il n’était plus question de la guerre en elle-même, le document commençait ainsi : « La guerre que les démocraties de l’Europe occidentale ont été forcées d’entreprendre pour défendre leurs liberté et qu’elles ont conduite jusqu’à une conclusion triomphante ».. (Voy . la Documentation Catholique, t. III, 1920, p. 837, col. A).

[6] Voy. Georg Pfeilschifter, La culture allemande, le catholicisme et la guerre (éd. C.L. van Langenhuysen, Pays-Bas, 1916), p. 42. Dans son édition du 2 octobre 1920, le quotidien La Croix prétendit réfuter l’ensemble de l’ouvrage en une.. vingtaine de lignes. On a l’impression de lire une « réfutation » du révisionnisme dans une revue juive..

[7] Voy. la Revue Universelle, 15 avril 1921, article intitulé : « Les origines de la Grande Guerre et la préméditation austro-allemande ».

[8] Voy. Henri Pozzi, Les Coupables (Éditions Européennes, Paris, 1935), p. 77.

[9] Voy. P. Benaerts, L’unité allemande. 1806-1938 (éd. Armand Collin, 1948 [première édition de 1939]), pp. 123-4.

[10] Voy. Georg Pfeilschifter, op. cit., p. 41.

[11]

[12]

[13]

[14] voy . la Documentation Catholique, t. III, 1920, p. 720, col. A). Un an plus tard, il écrivit : « Il ne nous est pas possible de nous abstenir d’élever encore une fois la voix contre cette guerre, qui nous apparaît comme un suicide de l’Europe civilisée » (Id.).

[15] Voy . la Documentation Catholique, t. III, 1920, p. 720, col. A. Notons que, là encore, cette information a été divulguée pour des raisons d’intérêt, lorsque des catholiques ont répondu à des anticatholiques qui reprochaient au Pape de n’avoir eu aucune de pitié pour l’humanité sanglante pendant la guerre. Qu’en pensait le brave M. Jenouvier ?

[16] Voy. Serge Cosseron et Philippe Faverjon, L’Europe de 1815 à nos jours (éd. La Manufacture, Besançon, 1991), p. 214.

[17] Voy. Georg Pfeilschifter, op. cit., p. 28.

[18] Voy. le discours prononcé par T. von Bethmann-Hollweg le 19 août 1915 et reproduit dans The New York Times Current History, octobre 1915, p. 62, col. B.

[19] Voy. G. Pfeilschifter, op. cit., p. 33.

[20] Voy. Henri Pozzi, La guerre revient (éd. Paul Berger, Paris, 1933), pp. 120-1.

[21] Voy. H. Pozzi, Les coupables.., p. 179 : Iswolsky reçut 20 000 £ qui lui furent remises le 15 septembre 1908 lors d’un rendez-vous dans la forêt de Buchlau.

[22] Sur Novibazar, voy. The New York Times Current History, 1915, p. 990, col. B.

[23] Voy. British Documents on the Origins of the War [1898-1914], [London : His Majesty’s Stationery Office, 1926], vol. XI, p. 364, appendix A.

[24] Voy. H. Pozzi, Les coupables.., p. 179.

[25] Voy. H. Pozzi, Les coupables.., p. 184.

[26] « M. Georges Louis [ambassadeur français à Saint-Pétersbourg], ne se doutait pas de ce qui se passait depuis plusieurs mois à Sofia et à Belgrade, en collaboration avec les agents russes ; et, à Paris, nous ne nous en doutions pas davantage » (voy. Raymond Poincaré, Les Balkans en feu (éd. Plon, Paris, réédition de 1945), p. 20).

[27] Voy. le texte du télégramme de M. Sazonov à Londres et à Paris le 30 mars 1912, cité par R. Poincaré, op. cit., p. 31.

[28] Voy. R. Poincaré, op. cit., p. 35.

[29] Voy. R. Poincaré, Les Balkans.., op. cit., pp. 115-6.

[30] Voy. H. Pozzi, La guerre revient.., p. 121.

[31] Voy. R. Poincaré, Les Balkans.., op. cit., pp. 25 et 26.

[32] Voy. F. von Papen, op. cit., p. 13.

[33] Voy. H. Pozzi, op. cit., p. 198.

[34] « La Turquie vaincue, cette alliance [balkanique] ne pouvait être dirigée à l’avenir que contre l’Autriche-Hongrie et l’Allemagne » (voy. Le Livre Rouge austro-hongrois. Pièces diplomatiques concernant les antécédents de la guerre 1914 (Vienne, 1915), p. 5.

[35] Voy. H. Pozzi, op. cit., p. 199.

[36] Voy. F. von Papen, op. cit., p. 14.

[37] Voy. H. Pozzi, op. cit., p. 202.

[38] Voy. H. Pozzi, op. cit., pp. 204-5.

[39] Voy. H. Pozzi, op. cit., p. 207.

[40] Voy. H. Pozzi, op. cit., p. 208.

[41] voy. l’annexe à la note autrichienne remise à la Serbie le 23 juillet 1914 ; reproduite dans British Documents on the Origins of the War.., déjà cité, vol. XI, p. 365.

[42] voy. H. Pozzi, La guerre revient [éd. Paul Berger, Paris, 1933], pp. 123-4. Après la guerre, l’ancien chargé d’Affaires de Serbie à Paris, Dragomir Stéfanovitch, devenu depuis chef de service à la Banque nationale, avait déclaré à H. Pozzi : « Si la Russie ne nous avait pas soutenus, si nous avions dû subir l’enquête que réclamait l’ultimatum autrichien, en juillet 1914, nous étions pris la main dans le sac ! » (Ibid., p. 125).

[43] Voy. R. Poincaré, Les Balkans.., p. 117. Voy. également Un Livre Noir. Diplomatie d’avant guerre d’après les documents des archives russes (éd. La Librarie du Travail, s. d.), p. 342

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