Sur le suicide d’Adolf Hitler

 

Questions :

Dans votre étude sur les causes lointaine de la première guerre mondiale, vous tenez pour acquis que Hitler s’est suicidé dans son bunker le 30 avril 1945 (cliquez ici pour lire cette étude). Mes questions sons les suivantes :

1. Pourquoi rejetez-vous la thèse selon laquelle Hitler serait parvenu à fuir Berlin ?

2. Admettons que Hitler se soit suicidé :
a. Ne considérez-vous pas qu’il se soit agi d’un acte de lâcheté de sa part ? H. Göring, lui, a préféré survivre à la défaite. Ainsi a-t-il pu, à Nuremberg, repousser bien des accusations mensongères portées contre le national-socialisme. Il ne s’est suicidé qu’au dernier moment. Si Hitler avait comparu à Nuremberg, il aurait certainement balayé bien des accusations portée contre le national-socialisme, et en particulier celle de « génocide »..
b. Je crois que pour les chrétiens, rien n’excuse le suicide. La personne qui se suicide est damnée. En tant que catholique, n’êtes-vous pas gêné de défendre la mémoire d’un damné ?

Réponses :

Les raisons pour lesquelles je crois en la thèse du suicide

1. J’avoue humblement que je n’ai pas étudié en profondeur la question de la mort du Führer. Pour plusieurs raisons :

a. Dès qu’un personnage connu meurt dans des circonstances plus ou moins tragiques, les rumeurs les plus folles surgissent, surtout si son cadavre ne peut pas être clairement identifié.
La France connaît l’affaire Louis XVII. Mais bien d’autres exemples pourraient être cités : un livre est paru (dont le titre est, je crois : L’Énigme sacrée) selon lequel Jésus n’est pas mort sur la croix ; très longtemps, des personnes ont cru (et certaines le croient encore) que Paul VI était encore vivant, caché quelque part dans les caves du Vatican ou ailleurs ; j’ai aussi entendu dire que le navigateur Alain Colas, disparu en 1979, vivait sur une île..

Par conséquent, je ne suis pas surpris qu’Hitler ait donné naissance à de telles rumeurs.
Je souligne d’ailleurs que, si l’on se focalise davantage sur la thèse de la survivance après le 30 avril 1945, certains prétendent que Hitler serait mort avant le 30 avril 1945. En 1983, ainsi, Robert Christophe fit paraître un livre dans lequel il soutenait que le Führer avait été tué dans l’attentat du 20 juillet 1944 et qu’il avait été ensuite remplacé par un sosie[1].

J’attribue toutes ces rumeurs au besoin de « merveilleux » qui habite chaque homme, un besoin que certains savent exploiter pour se forger une réputation ou gagner de l’argent. Je n’y attache donc guère d’importance.

b. Lorsque, en mars 1947, Ladislas Szabo, auteur du livre : Je sais que Hitler est vivant, prétendit que le danger menaçait de voir les « organisations souterraines du nazisme » ressurgir et repartir en guerre sur une consigne du Führer, il exagérait[2]. La suite l’a d’ailleurs démontré.
Mais je crois tout de même qu’un Hitler vivant après la défaite aurait rédigé ses mémoires afin de laver l’honneur de son peuple et se serait arrangé pour qu’elles soient publiées au moins après sa mort. Or, on n’a jamais rien vu de concret, rien. Cet Hitler vivant après le 30 avril 1945 me paraît trop vaporeux pour avoir existé..

c. Voilà d’ailleurs pourquoi la question de la survivance d’Hitler ne m’intéresse pas. Il en serait autrement s’il existait un « testament politique » postérieur au 30 avril 1945 et portant la signature de Hitler. La question de l’authenticité serait alors étroitement liée à celle de la survivance. Mais comme il n’existe rien, je persiste à croire que Hitler s’est finalement suicidé et je ne vois pas l’utilité de perdre son temps à étudier cette question.

Je ne juge pas l’acte ultime de Hitler et je ne réécris pas l’Histoire

2. Concernant son suicide, je ne me permettrai jamais de juger le geste ultime de Hitler et surtout pas de parler de lâcheté. C’est facile de juger quand on est tranquillement assis chez soi. Faites, je vous en prie, un effort pour vous replacer dans la situation d’alors.
Berlin, le bunker, fin avril 1945 ; un empire réduit à quelques centaine de kilomètres carrés, un pays laminé, des bombardements incessants, la mort partout, un ennemi qui a juré votre écrasement total ; la vie terrée, des nuits sans sommeil, des mauvaises nouvelles en rafale, le stress permanent.. Parler de lâcheté est porter un jugement au mieux téméraire, au pire injuste.
Quant à réécrire l’histoire avec des si.. « Si Hitler ne s’était pas suicidé, les vainqueurs auraient fait.. ou n’auraient pas fait.. Hitler aurait pu dire.. ou n’aurait pas pu dire.. », tout cela, c’est au conditionnel passé.
Or, comme l’a écrit Georges Chameaux : « L’histoire ignore ce mode de conjugaison »[3]. Si Hitler avait été attrapé vivant, y aurait-il eu un procès de Nuremberg comme celui que l’on a vu ? Aurait-il pu défendre l’honneur du peuple allemand ? Aurait-il été drogué pour tout avouer ? Nul ne le sait, nul ne le saura jamais, point final.

Rien ne prouve que Hitler serait damné

3. Malgré son suicide, nous n’avons aucune certitude qu’Hitler est damné. Il est vrai que, d’après la morale chrétienne, nulle raison ne peut justifier de mettre fin à ses jours, sauf une permission ou une inspiration expresse et évidente de Dieu maître de la vie. Pas même la perspective de supplices atroces ou la crainte de manquer à son devoir. Le suicide reste un homicide et, par là même, un péché mortel qui mène en enfer.

Les trois conditions pour qu’il y ait péché mortel

Mais je me permettrai de vous rappeler que pour qu’il y ait péché mortel, trois éléments doivent être réunis. Il doit y avoir :
a) matière grave,
b) pleine connaissance (du fait que l’action posée est un péché mortel),
c) plein consentement (à commettre ce péché).

Il va de soi que l’homicide est une matière grave et que, à admettre la thèse officielle, Hitler a pleinement consenti à son suicide (on ne l’a pas « suicidé »). Par conséquent, les éléments a) et c) sont réunis.

La « pleine connaissance » est-elle toujours présumée chez un chrétien ?

Seulement, le Führer avait-il pleine connaissance de la gravité de l’acte qu’il commettait ? Autrement dit : a-t-il pu croire de « bonne foi » qu’il ne commettait pas un péché mortel en se suicidant (ce qui constitue une excuse absolutoire) ? Sans doute répondrez-vous : Hitler avait reçu une éducation chrétienne, donc il savait.
Permettez-moi alors d’effectuer un parallèle.

Fin 1946, quelqu’un posa la question suivante à la revue doctrinale l’Ami du Clergé. Quelle aurait dû être, sous l’Occupation, la conduite des aumôniers chargés de confesser des prisonniers de la Gestapo dont on pouvait penser qu’ils projetaient de se suicider « parce qu’ils redoutaient de livrer, sous les tortures, les noms de leurs amis de la Résistance ».
Sachant que ces personnes agissaient pour des raisons de charité (éviter que d’autres ne se fassent appréhender) et qu’elles estimaient le suicide permis dans ces cas extrêmes, donc qu’elles n’avaient pas « pleine connaissance » du mal qu’elles allaient accomplir, fallait-il « les laisser dans leur bonne foi » ou, au contraire, les interroger sur leurs intention et, en cas de volonté de suicide, les en détourner en leur disant que c’était un péché mortel ?

Dans sa réponse, L’Ami.. admettait tout d’abord que même si « l’immoralité du suicide [était] de droit naturel » (donc que tout homme en est conscient, et surtout un chrétien), cette immoralité pouvait cependant être méconnue, au moins quand un sentiment louable pouvait paraître justifier le suicide. En guise d’exemple, l’auteur citait l’Ancien Testament qui racontait le « suicide dramatique » de Razias : sur le point d’être capturé par ses adversaires, cet ancien de Jérusalem avait mis fin à ses jours, « aimant mieux mourir noblement que de tomber entre des mains criminelles et de subir les outrages indignes de sa propre noblesse » (II-Machabées, XV, 42-46).

L’Ami.. en concluait ceci : face à une personne estimant que le suicide pouvait être autorisé (voire même obligé) dans des cas extrêmes, l’aumônier pouvait, devait même se taire. Car on avait alors « de sérieuses raisons de craindre qu’une mise au point de sa part n’aboutisse pas à empêcher le suicide et ne serve qu’à troubler dangereusement la bonne foi » du prisonnier, rendant ainsi le péché qu’il allait commettre formellement mortel (puisque la « pleine connaissance » serait alors une réalité)[4].
Cette réponse apporte la preuve qu’un suicide ne mène pas forcément en enfer.

Rien ne prouve que Hitler ait eu « pleine connaissance » de la gravité de son acte

Revenons maintenant à A. Hitler. Certes, il n’était pas prisonnier. Mais sa situation était-elle si différente ? C’était un prisonnier en sursis. Il savait qu’en cas de défaite, si mort n’était pas constatée, il serait recherché partout, traqué dans les moindres recoins par toutes les polices du monde et sans espoir d’obtenir l’asile politique quelque part. Quant au sort qui lui serait réservé après sa capture inévitable, il pouvait raisonnablement craindre le pire : d’abord on le torturerait, puis on l’humilierait publiquement et, enfin, on le ferait mourir ignominieusement afin que son image soit à jamais souillée. Dans son édition du 30 avril 2005, La Dernière Heure a écrit :

Conformément aux ordres du Führer – qui avait été très marqué d’apprendre que le corps de son vieil allié Benito Mussolini avait été pendu et exhibé – les deux corps [le sien et celui d’Éva Braun] seront brûlés, dans les jardins mêmes de la chancellerie[5].

Cette simple précision démontre qu’en se suicidant, Hitler voulait éviter, tout comme Razias, « de tomber entre des mains criminelles et de subir les outrages indignes de sa propre noblesse ».
Très probablement, il le voulait non seulement pour lui, mais aussi pour le national-socialisme et pour l’Allemagne. Il savait qu’aucune renaissance ne serait possible si la guerre se terminait avec un Führer brisé, enchaîné, exhibé nu, tué et dont le corps serait laissé sur un gibet..

Par conséquent, il est possible que le 30 avril 1945, A. Hitler ait sincèrement cru que son suicide était autorisé, légitime même, du fait de sa position. S’il en est ainsi, il a agi avec une conscience erronée, c’est-à-dire sans la « pleine connaissance » qu’il commettait un péché mortel. Dès lors, il n’y a pas eu de péché mortel..

J’ai bien écrit : « il est possible que.. ». Je n’en ai pas certitude, personne n’en a la certitude. C’est une affaire entre Hitler et Dieu. Mais je n’ai aucune raison de croire que Hitler est damné, et, en conséquence, je n’ai aucune raison d’être gêné de défendre sa mémoire.
 
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[1] Voy. R. Christophe, Adolf Hitler, 1889-1944 (éd. Belfond, 1983).
[2] « Le danger est palpable et il acquiert des proportions de plus en plus grande, comme le démontre clairement le complot bactériologique récemment découvert en Allemagne. Les organisations souterraines du nazisme cesseront d’exister comme telles quand elles auront assez de forces pour reparaître à la lumière du jour, et elles n’hésiteront pas à revenir en lutte ouverte dès qu’elles recevront la consigne du Führer. » (voy. L. Szabo, Je sais que Hitler est vivant [éd. SFELT, 1947 ( ?)], pp. 7-8).
[3] Voy. G. Champeaux, La croisade des démocraties, tome I : « Formation de la Coterie de la guerre » (Publications du Centre d’études de l’Agence Inter-France, 1941), p. XXV.
[4] Voy. L’Ami du Clergé, 2 janvier 1947, pp. 189-90.
[5] Voy. La Dernière Heure, 30 avril 2005, p. 10, col. B.
 

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